La désindustrialisation française
Pendant plusieurs décennies, l’industrie a constitué l’un des principaux moteurs de la puissance économique française. Automobile, sidérurgie, textile, chimie, construction navale, électronique, pharmacie, aéronautique ou encore machines-outils structuraient des territoires entiers et employaient plusieurs millions de personnes.
Cette France industrielle n’a pas totalement disparu. Le pays conserve aujourd’hui des entreprises de rang mondial dans l’aéronautique, le luxe, la défense, l’énergie, les transports, la pharmacie ou l’agroalimentaire. Il dispose également de compétences scientifiques, d’infrastructures développées et d’un système énergétique qui peut constituer un avantage important.
Mais le poids de l’industrie française a considérablement diminué. Selon les séries historiques de l’INSEE, la part de l’industrie dans la production nationale est passée de 28,1 % en 1960 à 13,5 % en 2025, même si les chiffres diffèrent selon que l’on considère l’ensemble de l’industrie ou uniquement l’industrie manufacturière. [1] La Banque de France relevait déjà que la part de l’industrie dans le PIB était passée d’environ 19 % en 1975 à 10 % en 2015. [2]
L’emploi industriel a connu une évolution comparable. Depuis 1980, plusieurs millions d’emplois ont disparu dans les branches industrielles françaises. Certains territoires ont perdu leurs principaux employeurs et ont connu chômage, reconversions difficiles et déclin économique.
Pendant longtemps, cette évolution a été considérée comme une conséquence presque naturelle de la modernisation de l’économie et de la mondialisation. Les pays développés devaient progressivement se spécialiser dans les services, la conception et les activités à forte valeur ajoutée, tandis qu’une partie de la production serait réalisée dans des pays où les coûts étaient plus faibles.
Les crises récentes ont cependant profondément modifié cette perception. La pandémie de Covid-19 a révélé la dépendance de la France et de l’Europe pour certains médicaments, équipements médicaux et composants industriels. Les tensions internationales ont ensuite replacé au premier plan les questions d’énergie, de semi-conducteurs, de défense et de matières premières. La transition écologique impose parallèlement de développer de nouvelles filières dans les batteries, les véhicules électriques, le nucléaire ou encore les technologies bas-carbone.
La désindustrialisation n’est donc plus seulement une question économique. Elle concerne désormais l’emploi, la souveraineté, le commerce extérieur, l’aménagement du territoire, la transition écologique et la capacité de la France à produire les biens dont elle pourrait avoir besoin en période de crise.
Comment la France s’est-elle désindustrialisée ? Les délocalisations sont-elles vraiment responsables de ce phénomène ? Pourquoi certains pays européens ont-ils mieux résisté ? Et surtout : la France peut-elle réellement se réindustrialiser ?
Qu’est-ce que la désindustrialisation ?
La désindustrialisation désigne généralement la diminution du poids de l’industrie dans une économie. Elle peut se mesurer à travers plusieurs indicateurs :
la part de l’industrie dans le PIB ;
le nombre d’emplois industriels ;
le volume de production ;
le nombre d’usines ;
les exportations et importations de produits manufacturés ;
la capacité d’un pays à produire certains biens stratégiques.
Ces indicateurs ne racontent pas toujours exactement la même histoire.
Une usine fortement automatisée peut produire davantage avec beaucoup moins de salariés. Une diminution de l’emploi industriel ne signifie donc pas nécessairement une diminution équivalente de la production. Inversement, un pays peut continuer à fabriquer certains produits tout en devenant dépendant de composants essentiels importés de l’étranger.
La désindustrialisation est donc à la fois économique, sociale et stratégique.
Une évolution commune aux économies développées
La France n’est pas le seul pays à avoir vu diminuer la part de l’industrie. La plupart des économies développées ont connu une progression considérable des services. À mesure que le niveau de vie augmente, les dépenses consacrées à la santé, aux loisirs, au tourisme, à l’éducation, au numérique ou aux services financiers progressent.
L’industrie elle-même achète aujourd’hui de nombreux services : informatique, ingénierie, logistique, communication ou conseil. Certaines activités autrefois réalisées directement dans les entreprises industrielles ont également été externalisées. Statistiquement, des emplois peuvent donc avoir quitté l’industrie sans que leur fonction ait réellement disparu.
Mais cette explication ne suffit pas. La comparaison avec l’Allemagne montre qu’un pays développé peut conserver une base industrielle beaucoup plus importante que celle de la France. [3]
La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les services ont progressé. Il faut comprendre pourquoi l’industrie française a davantage reculé que celle de certains de ses voisins.
Le tournant des années 1970
Après la Seconde Guerre mondiale, la France connaît une période de forte croissance industrielle.
Les Trente Glorieuses voient se développer l’automobile, la sidérurgie, la chimie, l’électroménager, l’aéronautique et les grandes infrastructures. L’État participe directement à cette transformation grâce à la planification, aux entreprises publiques et aux grands programmes industriels.
Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 marquent cependant une rupture. La croissance ralentit, les coûts énergétiques augmentent et certaines industries deviennent moins compétitives. La sidérurgie, le textile, les charbonnages et la construction navale connaissent de profondes restructurations.
À partir des années 1980, l’économie mondiale s’ouvre davantage. Les barrières commerciales diminuent, les capitaux circulent plus facilement et les entreprises commencent à organiser leur production à l’échelle internationale.
La mondialisation des chaînes de production
Les entreprises découvrent qu’elles peuvent faire fabriquer certaines pièces ou certains produits dans des pays où les coûts sont plus faibles. Une partie de la production industrielle est ainsi déplacée vers l’Europe de l’Est, l’Afrique du Nord et surtout l’Asie. L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001 symbolise cette nouvelle phase de la mondialisation.
La Chine devient progressivement l’un des principaux ateliers du monde. Le textile, l’électronique, les produits de consommation et de nombreux composants industriels sont fabriqués à grande échelle en Asie.
Pour les consommateurs européens, cette transformation entraîne une baisse importante du prix de nombreux produits. Pour certains territoires industriels français, elle provoque en revanche des fermetures d’usines et des pertes d’emplois.
Les délocalisations ne sont pas la seule cause
Il serait cependant excessif d’attribuer toute la désindustrialisation aux délocalisations.
La Banque de France identifie plusieurs causes principales : les gains de productivité, la progression des services dans la consommation et le commerce extérieur. [2] Les machines et l’automatisation permettent de produire davantage avec moins de salariés.
Dans le même temps, les Français consacrent une part croissante de leurs revenus aux services.
Enfin, une partie des produits auparavant fabriqués en France est désormais importée.
Ces phénomènes se sont additionnés. La désindustrialisation française ne résulte donc pas d’une seule décision politique ou d’une seule vague de délocalisations. Elle s’est construite progressivement sur plusieurs décennies.
Le coût de production
Le coût du travail est souvent présenté comme l’une des principales explications.
L’industrie étant exposée à la concurrence internationale, les entreprises comparent les coûts lorsqu’elles décident d’implanter une usine.
La France a longtemps supporté des prélèvements relativement importants sur le travail et la production. Plusieurs réformes ont depuis diminué certains de ces coûts. Mais cette explication est insuffisante.
L’Allemagne possède elle aussi des salaires industriels élevés et conserve pourtant une industrie beaucoup plus importante. La compétitivité dépend donc également de la productivité, de la qualité, de l’innovation, du prix de l’énergie et du positionnement des produits.
Une différence de positionnement industriel
L’Allemagne a conservé un tissu particulièrement puissant d’entreprises spécialisées dans les machines, l’automobile, la chimie et les équipements industriels. Son économie repose également sur un grand nombre d’entreprises de taille intermédiaire exportatrices, souvent spécialisées dans des marchés très précis.
La France possède d’excellents grands groupes internationaux mais historiquement moins d’entreprises intermédiaires industrielles capables de devenir des leaders mondiaux dans leur domaine. Elle a également perdu davantage de parts de marché dans certains secteurs manufacturiers. La compétitivité française ne dépend donc pas seulement du prix. Elle dépend aussi de la capacité à proposer des produits suffisamment innovants ou différenciés pour être vendus plus cher.
Fiscalité, énergie et réglementation
Les entreprises industrielles ont également longtemps été confrontées à des impôts de production importants. Ces prélèvements sont parfois dus même lorsque l’entreprise ne réalise pas encore de bénéfices. Ils peuvent donc peser particulièrement sur les activités nécessitant des bâtiments, des machines et des investissements importants.
Le prix de l’énergie est également déterminant pour la chimie, la sidérurgie, le verre, l’aluminium ou le ciment. Le parc nucléaire français pourrait constituer un avantage important en permettant de produire une électricité largement décarbonée. Mais les crises énergétiques récentes ont montré que cet avantage doit être accompagné d’une politique de prix suffisamment prévisible pour les industriels.
Enfin, les entreprises évoquent régulièrement la durée des procédures nécessaires à la construction de nouvelles usines. La difficulté consiste à accélérer les implantations industrielles sans réduire les protections environnementales et sanitaires nécessaires.
La disparition de millions d’emplois
Depuis 1980, l’industrie française a perdu une part importante de ses emplois. Cette diminution ne signifie pas que tous les anciens salariés industriels soient restés au chômage. L’économie française a simultanément créé de nombreux emplois dans les services. Mais les nouveaux emplois ne sont pas nécessairement apparus dans les mêmes régions ni avec les mêmes qualifications. La fermeture d’une usine peut profondément déstabiliser un territoire.
Une entreprise industrielle fait travailler ses salariés mais également des fournisseurs, des transporteurs, des commerces et de nombreux services locaux. Lorsqu’elle disparaît, les conséquences peuvent donc largement dépasser les emplois directement supprimés.
Un affaiblissement de certains territoires
L’industrie occupe une place particulière dans l’aménagement du territoire.
Les usines sont souvent situées dans des villes moyennes ou des territoires éloignés des grandes métropoles. Lorsque plusieurs établissements ferment successivement, un bassin d’emploi entier peut s’affaiblir.
La désindustrialisation a ainsi particulièrement touché certains territoires du Nord, de l’Est et du centre de la France. Elle a contribué à accentuer les écarts entre les grandes métropoles dynamiques et certaines zones anciennement industrielles.
Une balance commerciale fragilisée
La France conserve de solides exportations dans l’aéronautique, le luxe, la défense, les cosmétiques et certains produits agroalimentaires. Mais elle importe également de nombreux produits manufacturés.
Le déficit commercial des biens français reste structurel, même si son montant varie notamment selon le prix de l’énergie. Produire moins de biens sur son territoire conduit naturellement à dépendre davantage des importations lorsque la consommation demeure élevée.
Une perte de savoir-faire
Lorsqu’une usine ferme, ce ne sont pas uniquement des bâtiments qui disparaissent. Des compétences peuvent également être perdues.
Certaines connaissances industrielles reposent sur l’expérience accumulée par les ouvriers, les techniciens, les ingénieurs et les sous-traitants. Une filière qui disparaît pendant vingt ou trente ans ne peut donc pas être reconstruite instantanément.
La réindustrialisation ne consiste pas simplement à construire de nouvelles usines. Elle suppose également de recréer tout un écosystème industriel.
L’automatisation constitue aussi un progrès
La diminution de l’emploi industriel n’est pas toujours synonyme de déclin économique.
Les gains de productivité permettent de produire davantage avec moins de travail humain.
Historiquement, cette évolution a contribué à augmenter les niveaux de vie et à développer de nouveaux secteurs d’activité. L’industrie du XXIe siècle ne ressemblera donc probablement jamais à celle des années 1960. Les usines sont plus automatisées et emploient davantage de techniciens, d’ingénieurs et de spécialistes du numérique. Chercher à recréer exactement les emplois industriels du passé serait donc peu réaliste.
Les services créent également de la richesse
Les services ne doivent pas être considérés comme une activité économique secondaire. Tourisme, logiciels, finance, télécommunications, ingénierie, santé ou industries culturelles créent eux aussi de la richesse et des emplois.
Certains services sont également exportés. L’objectif d’une politique industrielle ne devrait donc pas être de remplacer les services. Il s’agit plutôt de retrouver un équilibre permettant de conserver suffisamment de capacités de production.
Les consommateurs ont bénéficié de la mondialisation
La mondialisation a également offert aux consommateurs une quantité de produits à des prix beaucoup plus faibles. Relocaliser certaines productions peut donc entraîner un coût.
Un produit fabriqué en France doit respecter les salaires, les normes sociales et environnementales françaises. Il peut être plus cher qu’un produit fabriqué dans un pays où les coûts sont inférieurs. La réindustrialisation pose donc une question rarement évoquée : les consommateurs sont-ils prêts à payer davantage pour préserver ou reconstruire certaines productions nationales ?
Le choc de la pandémie
La pandémie de Covid-19 a profondément modifié le débat. La France et l’Europe ont découvert leur dépendance envers l’étranger pour certains masques, médicaments, principes actifs et équipements médicaux.
Une dépendance commerciale n’est pas nécessairement problématique. Aucun pays ne peut produire seul tout ce qu’il consomme. Mais elle devient stratégique lorsqu’un produit est indispensable et qu’une crise peut interrompre son approvisionnement.
Cette prise de conscience dépasse largement la santé. Elle concerne également les semi-conducteurs, les batteries, les matières premières, l’énergie ou les équipements militaires.
Le retour de la géopolitique
La guerre en Ukraine et les tensions internationales ont renforcé cette évolution. L’économie mondiale ne repose plus uniquement sur la recherche du coût le plus faible. Les États cherchent désormais à sécuriser leurs approvisionnements.
Les États-Unis, la Chine et l’Union européenne développent chacun des stratégies industrielles pour attirer les investissements et maîtriser certaines technologies. L’industrie redevient ainsi un instrument de puissance.
La question n’est plus seulement : où produire au moindre coût ? Elle devient : que devons-nous être capables de produire nous-mêmes ?
Une amélioration depuis la fin des années 2010
Après plusieurs décennies de recul, certains indicateurs industriels se sont améliorés.
Entre 2018 et 2024, l’emploi manufacturier français a progressé de près de 180 000 personnes physiques selon La Fabrique de l’industrie. [5]
De nouveaux projets ont également été annoncés dans les batteries, les semi-conducteurs, la pharmacie, l’hydrogène ou encore les technologies liées à la transition énergétique. Cette évolution marque une rupture importante avec les décennies précédentes. Mais elle ne signifie pas que la désindustrialisation ait été inversée.
Le poids de l’industrie dans l’économie française reste faible par rapport à plusieurs voisins européens.
Une dynamique encore fragile
À partir de 2024, le contexte économique est devenu plus difficile. Coûts énergétiques, ralentissement de la demande européenne, taux d’intérêt et incertitudes économiques ont pesé sur les investissements. Le baromètre industriel de l’État faisait néanmoins état d’un solde positif de neuf ouvertures ou extensions nettes d’usines au premier semestre 2025. [6] Ces résultats montrent donc davantage une stabilisation et un début de reconquête qu’une réindustrialisation massive.
La Cour des comptes souligne également que les politiques publiques de réindustrialisation doivent être évaluées sur la durée. [7] Il faut notamment distinguer les annonces d’investissements des usines effectivement construites et des emplois réellement créés.
Un État de nouveau interventionniste
La France a progressivement réhabilité l’idée d’une politique industrielle. Le plan France 2030 constitue l’un des principaux instruments de cette stratégie.
Doté de 54 milliards d’euros, il vise notamment à soutenir l’innovation, la décarbonation industrielle, les semi-conducteurs, les véhicules électriques, l’hydrogène, le nucléaire et certaines technologies stratégiques. [8]
L’État ne se contente donc plus de créer un environnement favorable aux entreprises. Il cherche également à orienter certains investissements. Cette approche marque un changement important.
Pendant plusieurs décennies, l’idée dominante était que le marché devait largement déterminer la localisation des activités.
Le risque des subventions
Cette stratégie possède toutefois des limites. Les pouvoirs publics doivent déterminer quelles technologies méritent un soutien. Ils peuvent se tromper.
Une entreprise subventionnée peut échouer, une technologie peut être dépassée ou un marché peut évoluer plus rapidement que prévu. Une politique industrielle efficace doit donc accompagner les entreprises sans maintenir artificiellement des projets non viables.
L’argent public doit être évalué selon les résultats obtenus : production, emplois, innovation, exportations et réduction des dépendances.
Une compétition industrielle mondiale
La France ne cherche pas à se réindustrialiser seule.
La Chine dispose aujourd’hui d’une puissance industrielle considérable et occupe des positions majeures dans les batteries, les véhicules électriques, les panneaux solaires ou les technologies électroniques.
Les États-Unis ont eux aussi renforcé leur politique industrielle à travers des subventions et des crédits d’impôt destinés à attirer les investissements.
L’Europe se retrouve donc confrontée à deux grandes puissances capables de mobiliser des moyens financiers considérables.
La nécessité d’une stratégie européenne
Pour certaines industries, les investissements nécessaires sont tellement importants qu’une politique strictement nationale paraît insuffisante.
Construire une filière de semi-conducteurs ou de batteries nécessite plusieurs milliards d’euros. L’Union européenne pourrait donc constituer l’échelle pertinente pour mutualiser les investissements et sécuriser certaines chaînes de valeur. Mais les intérêts nationaux peuvent diverger.
Chaque État souhaite accueillir les nouvelles usines.
Les pays disposant de finances publiques plus solides peuvent également subventionner davantage leurs entreprises.
La réussite de la réindustrialisation française dépend donc en partie de la capacité de l’Europe à élaborer une stratégie industrielle commune.
Une nouvelle révolution industrielle
La transition énergétique représente une immense transformation économique. Batteries, voitures électriques, pompes à chaleur, nucléaire, réseaux électriques, recyclage et technologies bas-carbone créent de nouveaux marchés.
La France pourrait utiliser cette transition pour développer de nouvelles filières industrielles. Son parc nucléaire et son électricité relativement décarbonée constituent potentiellement un avantage.
Le risque d’importer la transition
Mais une grande partie des panneaux solaires, batteries et composants nécessaires aux technologies vertes est aujourd’hui produite en Asie.
Une transition écologique reposant presque exclusivement sur des équipements importés pourrait donc remplacer certaines dépendances par de nouvelles. L’enjeu consiste à décarboner l’économie tout en conservant une partie de la production et de la valeur ajoutée en Europe. La politique environnementale devient ainsi également une politique industrielle. Cette problématique dépasse toutefois le cadre français. À l’échelle européenne, plusieurs dispositifs cherchent à renforcer les capacités de production dans les secteurs stratégiques et à réduire certaines dépendances, notamment dans les semi-conducteurs, les matières premières critiques et les technologies bas-carbone. [9]
Le défi des compétences
Réindustrialiser nécessite des usines et des capitaux. Mais cela nécessite également des femmes et des hommes capables de les faire fonctionner.
De nombreuses entreprises signalent des difficultés à recruter des soudeurs, chaudronniers, techniciens de maintenance, usineurs, ingénieurs ou électroniciens. La désindustrialisation a parfois dévalorisé l’image de ces métiers.
Pendant plusieurs décennies, l’industrie a été présentée comme un secteur en déclin tandis que les formations tertiaires progressaient. La réindustrialisation suppose donc également de renforcer les lycées professionnels, l’apprentissage, les formations techniques et les écoles d’ingénieurs. Une usine ne peut être relocalisée durablement si les compétences nécessaires n’existent plus sur le territoire.
La réindustrialisation dépend également de la capacité des territoires à proposer du foncier, des infrastructures, des compétences et un environnement favorable aux entreprises. Le programme « Territoires d’industrie » vise notamment à accompagner les bassins industriels dans leurs projets de développement, de recrutement, d’innovation et de transition écologique. [10]
Les solutions envisagées
1. Améliorer la compétitivité
Une première stratégie consiste à réduire les obstacles à la production. Cela peut passer par :
une énergie compétitive ;
une fiscalité plus stable ;
une diminution de certains impôts de production ;
des procédures administratives plus rapides ;
un meilleur accès au foncier industriel ;
des infrastructures efficaces.
Cette stratégie cherche à rendre la France attractive sans dépendre uniquement des subventions.
2. Soutenir les secteurs stratégiques
Une deuxième approche consiste à concentrer l’argent public sur les filières jugées essentielles. Défense, énergie, médicaments, semi-conducteurs, batteries ou technologies bas-carbone peuvent ainsi bénéficier d’un soutien particulier. L’objectif n’est pas nécessairement de tout produire en France. Il peut être de conserver une capacité minimale ou d’organiser une production européenne suffisamment diversifiée.
3. Protéger davantage le marché européen
Certains proposent également de mieux protéger les entreprises européennes face aux produits fabriqués dans des pays où les normes sociales ou environnementales sont moins exigeantes. Des droits de douane, mécanismes carbone ou clauses de réciprocité peuvent être utilisés. Cette stratégie peut protéger certaines industries. Mais elle peut aussi augmenter les prix et provoquer des représailles commerciales. Le protectionnisme constitue donc un choix économique comportant lui aussi des coûts.
4. Mobiliser la commande publique
L’État et les collectivités achètent chaque année d’importantes quantités de biens et de services. La commande publique pourrait être davantage utilisée pour favoriser les produits européens répondant à certains critères sociaux, environnementaux ou stratégiques. Mais les règles européennes et internationales limitent la possibilité d’imposer une préférence nationale directe.
Les différentes approches politiques
1. Les partisans du libre-échange
Pour les défenseurs d’une économie ouverte, la spécialisation internationale permet d’obtenir des produits moins chers et d’améliorer l’efficacité économique. La France devrait se concentrer sur les secteurs où elle possède réellement un avantage et non chercher à produire chaque bien sur son territoire. Leurs détracteurs considèrent que cette approche a sous-estimé les conséquences stratégiques et territoriales de la désindustrialisation.
2. Les partisans d’une politique industrielle forte
Cette approche considère que le marché seul ne peut pas protéger les industries stratégiques. L’État doit soutenir certains investissements, favoriser l’innovation et protéger les filières essentielles. Elle inspire largement France 2030. Ses opposants soulignent le risque de gaspillage d’argent public et de maintien artificiel d’activités peu compétitives.
3. Les approches protectionnistes
Certains courants proposent d’aller plus loin avec une préférence nationale ou européenne et davantage de droits de douane. Ils considèrent qu’une industrie respectant les normes françaises ne peut pas toujours concurrencer équitablement des produits fabriqués dans des conditions beaucoup moins exigeantes. Mais une telle stratégie ne peut être menée complètement par la France seule, la politique commerciale relevant largement de l’Union européenne.
Peut-on réellement réindustrialiser la France ?
Tout dépend de ce que signifie réindustrialiser. S’il s’agit de retrouver les millions d’emplois industriels des années 1970, cet objectif paraît peu réaliste.
Les usines modernes sont beaucoup plus automatisées. Même une augmentation importante de la production ne recréerait donc pas autant d’emplois qu’autrefois.
En revanche, si la réindustrialisation signifie augmenter la production française, développer certaines filières stratégiques, améliorer les exportations et réduire certaines dépendances, l’objectif paraît davantage accessible.
Mais cette transformation prendra du temps. La désindustrialisation s’est déroulée sur près d’un demi-siècle. Une filière industrielle ne se reconstruit pas simplement en annonçant une nouvelle usine. Il faut retrouver les fournisseurs, les compétences, les ingénieurs, les infrastructures, les capitaux et les marchés.
La France doit également déterminer ce qu’elle souhaite réellement produire. L’autonomie totale serait impossible. Aucune économie moderne ne produit tout ce qu’elle consomme.
La véritable stratégie consiste donc à distinguer les dépendances acceptables des dépendances dangereuses. La défense, l’énergie, certains médicaments, les semi-conducteurs, les télécommunications et les technologies essentielles peuvent justifier un effort particulier. Dans d’autres domaines, les échanges internationaux continueront à être indispensables.
Conclusion
La désindustrialisation française n’est pas le résultat d’une seule décision, d’un gouvernement particulier ou d’une unique vague de délocalisations. Elle est le produit de plusieurs transformations accumulées pendant près d’un demi-siècle : mondialisation, gains de productivité, montée des services, concurrence internationale, évolution de la consommation, choix des entreprises et politiques économiques successives.
Cette évolution a apporté certains bénéfices. Les consommateurs ont eu accès à davantage de produits à moindre coût. L’économie française a développé de nombreux services et certains grands groupes français sont devenus des leaders mondiaux. Mais elle a également entraîné des conséquences importantes. Des territoires ont perdu leurs principaux employeurs. Certains savoir-faire ont disparu. La balance commerciale s’est fragilisée et plusieurs dépendances stratégiques sont devenues visibles.
La pandémie de Covid-19, les tensions internationales et la transition énergétique ont profondément changé le débat. La question n’est désormais plus seulement de produire là où cela coûte le moins cher. Elle est aussi de savoir ce qu’un pays doit absolument être capable de produire pour garantir sa sécurité et son autonomie.
Cette évolution explique le retour de la politique industrielle en France, mais également aux États-Unis, en Chine et dans toute l’Europe.
La France dispose encore d’atouts importants : infrastructures, énergie nucléaire, recherche scientifique, grandes entreprises, savoir-faire industriels et secteurs d’excellence. Mais réindustrialiser exige des investissements considérables.
Cela suppose également des choix. Il serait irréaliste de vouloir tout produire sur le territoire. Il serait tout aussi risqué de dépendre entièrement de l’étranger pour des technologies ou des produits essentiels. Le véritable enjeu consiste donc à trouver un équilibre entre ouverture économique et autonomie stratégique.
La France ne retrouvera probablement jamais l’industrie des Trente Glorieuses. L’industrie du XXIe siècle sera plus automatisée, plus technologique, plus spécialisée et moins intensive en main-d’œuvre. La réussite de la réindustrialisation ne devra donc pas être mesurée uniquement au nombre d’usines ou d’emplois créés. Elle devra également être évaluée selon la valeur ajoutée produite, les technologies maîtrisées, les exportations et la capacité du pays à faire face aux crises.
Après plusieurs décennies de désindustrialisation, la France semble avoir décidé de reconstruire une partie de sa puissance productive. Mais une question demeure. Peut-elle réellement rivaliser avec des puissances comme les États-Unis et la Chine en agissant principalement à l’échelle nationale ? Ou la réindustrialisation française ne peut-elle réussir qu’à travers une véritable stratégie industrielle européenne ? Et surtout, après avoir bénéficié pendant plusieurs décennies des prix bas de la mondialisation, sommes-nous réellement prêts à accepter le coût nécessaire pour produire davantage sur notre territoire ?
[1] Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE).
[2] Banque de France, « Les causes de la désindustrialisation en France », novembre 2017.
[3] INSEE, analyses comparatives consacrées au poids de l’industrie en France et en Allemagne.
[4] Banque de France.
[5] La Fabrique de l’industrie, « Comment l’industrie crée de l’emploi aujourd’hui ? ».
[6] Direction générale des Entreprises — DGE, Baromètre industriel de l’État, premier semestre 2025.
[7] Cour des comptes, « Soutenir la réindustrialisation des territoires », Rapport public annuel 2026.
[8] Gouvernement français / ministère de l’Économie, programme France 2030.
[9] Union européenne et Commission européenne.
[10] Agence nationale de la cohésion des territoires — ANCT, programme « Territoires d’industrie ».
Sources
Publiée par l'Institut Éloquence
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